Novembre 1951
Papa arriva un soir à la maison, tout excité. En tant que chef du comité d’entreprise, il allait organiser un spectacle pour Noël. Il avait eu une idée lumineuse : chanter avec moi sur scène. Maman, depuis toujours sous le charme de sa voix qui ressemblait, à s’y méprendre, à celle de Tino Rossi, craignait pour moi la peur de chanter devant un public. Papa la rassura :
- Ne t’en fais pas ma chérie, la petite a une très jolie voix, il suffit de l’entraîner un peu…Nous avons plus d’un mois pour le faire !
J’étais aux anges ! Pourquoi devrais-je avoir peur si mon papa était avec moi sur la scène ? Maman finit par accepter, et partagea notre joie. Elle promit de me faire une très jolie robe longue de princesse.
Barbe ne comprenait pas ce qui se passait depuis que le français était à la mode dans cette famille. Cela devait concerner la chipie vu son visage radieux pensait-elle. Cependant elle ne dit rien, ce n’était pas le moment.
La chanson choisie était « Virginie mon amie » et les répétitions commencèrent dès le lendemain. Mémé Metz tentait vainement de faire des remarques, personne ne l’écoutait. Elle décida de ne plus assister aux séances de répétition de la « petite princesse ! » surnom que mon père me donnait depuis quelques temps et dont j’étais très fière.
Décembre 1951
Tout le monde était prêt. Dans la voiture je répétais une dernière fois ma chanson. Maman était nerveuse, le trac la gagnait. La salle Braun était immense et elle avait peur pour sa fille. Pour une fois, Mémé Metz n’avait pas sa mine renfrognée, elle était en admiration devant son fils quand il chantait. Mais elle se réjouissait surtout à l’avance, persuadée que j’allais craquer et qu’ainsi mon père ne me porterait plus aux nues.
Indifférente à son attitude,, j’admirais la décoration de la salle. Des lumières multicolores scintillaient au plafond et un grand sapin décoré de boules et de cadeaux ornait la droite de la scène.
Papa me laissa un moment, seule dans les coulisses pour présenter le spectacle. J’étais confiante parce que je le voyais faire son discours.
Le rideau se leva et une douce mélodie de Noël retentit. Maman venait de me rejoindre pour parfaire ma tenue. J’étais très fière dans ma robe vaporeuse en mousseline et organdi rose pâle. Les perles et les broderies des petites manches ballon brillaient à la lumière comme le diadème en strass posé sur mes cheveux pailletés de rose et or. Le costume était un chef d’œuvre tout comme celui de papa. Maman avait passé de longues nuits à coudre les paillettes sur le revers du veston. Elle était fatiguée mais elle oubliait tout ce soir-là, ne subsistaient qu’une immense fierté et un amour intense pour son mari.
Elle était tombée amoureuse de lui à dix huit ans et les années n’avaient rien changé à ses sentiments, ni la guerre, ni les séparations. Ils s’étaient mariés le 26 avril 1941, sans tenir compte de la désapprobation de mémé Metz. (Déjà !) Enceinte de mon frère Ferdinand, ils pensaient tous les deux que papa ne serait pas mobilisé. Hélas ce ne fut pas le cas. Il fut contraint de rejoindre un régiment en Sarre.
La veille de la mobilisation, elle trouvait l’uniforme de son mari tellement triste qu’elle y rajouta des galons. Il dut sortir du rang et expliquer son accoutrement ! Il faillit se faire fusiller ! Nous avions souvent ri dès que cette anecdote revenait sur le tapis !
Mes parents n’eurent guère le temps de profiter de la vie à deux. Mon frère naquit en octobre 1941 et décéda malheureusement en novembre de la même année. Le terrible choc de cette disparition plongea maman dans une profonde déprime. Pépé et mémé Montigny ainsi que papa l’aidèrent à sortir de ce cauchemar grâce à un soutien de tous les instants. Cela dura presque deux ans. Ils quittèrent ensuite leur appartement de la rue Castelnau au sablon pour s’installer rue Pasteur... Puis provisoirement chez mémé Metz. Le provisoire dura très longtemps ! Trop longtemps !
En juin 1943 elle reçut la première lettre de papa qui était à Hassel, non loin de Sarrebruck, incorporé dans le RAD, service du travail obligatoire en stage de préparation militaire allemande. Les enrôlés d’office, les « malgré-nous », étaient mal tolérés car les allemands savaient qu’ils étaient contre le régime nazi. Le travail n’était pas trop dur à ce stade. Il décida de ne pas rentrer chez lui après la fin de son service obligatoire car il avait l’intention de rejoindre la zone libre avec son ami Paul Kehrer par la filière de la résistance et il craignait les représailles pour la famille. La soumission aux allemands leur était intolérable.
Hélas leur plan échoua et après un jugement partial et sommaire, où ils risquaient d’être fusillés, ils furent incorporés dans la Wehrmacht et affectés au sixième régiment de la luftwaffe (aviation) de Nazielk en Pologne comme apprentis Funcker (radio) le 25 octobre 1943. Etant donné leur fuite ratée, Paul et lui se retrouvaient dans un commando disciplinaire sévère où le travail commençait dès six heures du matin et se poursuivait tard dans la nuit. Ils étaient logés dans des baraquements, entassés les uns sur les autres. S’ils ne comprenaient pas immédiatement le fonctionnement de la radio, les SS les rouaient de coups détestant également leur appartenance à la Lorraine.
En 1944 il fut fait prisonnier à Minsk en Russie. Il eut la vie sauve grâce à une mandoline qui ne le quittait jamais. Les russes le conviaient aux mariages et fêtes en tous genres où il devait jouer toute la nuit. Cela lui permettait de circuler dans le camp sans représailles. Dès qu’il le pouvait, il écrivait un petit mot dans un carnet pour consigner ses impressions, ses états d’âme et surtout son amour pour maman. Elle lui manquait terriblement ! Penser à elle, s’adresser à elle dans son calepin, l’aidait à espérer et à garder courage. Puis arriva la débâcle, le repli dans la région de Bastogne, puis à Wiltz au Luxembourg.
1943 : Au Reicharbeitsdienst RAD Hassel en Sarre

Funcker dans Haberstadt en Allemagne et, Rastenburg en Pologne et pour finir, Insterburg en Russie baltique.
Papa fut blessé par des éclats d’obus aux poignets et à la jambe droite le premier janvier 1945. Il ne fut trouvé que trois jours plus tard et évacué vers le Kriegslazarett de Niederbreissig en Allemagne où il fut opéré. Il voulait écrire à maman mais le froid intense en Russie lui avait en partie gelé les mains et les pieds et provoqué de l’eczéma purulent. Il demanda à une infirmière d’écrire et de faire parvenir à maman une lettre pour lui dire qu’il était vivant. Cette jeune femme l’avait énormément aidé moralement pendant sa convalescence.
Quand dix jours plus tard un officier allemand le déclara apte au combat et à retourner au front, il passa la nuit avec cette femme. Elle était tombé amoureuse de lui et voulait lui appartenir cette unique fois car elle le savait marié.
Plus tard il reçut une lettre avec une photo, une mèche de cheveu et un petit mot lui annonçant la naissance d’une petite fille, sa fille. Papa n’eut pas le courage de l’avouer à maman. Elle avait tant souffert de la disparition de Fernand ! Il ne voulait plus voir la souffrance sur son beau visage.
Le 31 janvier 1945 il s’évadait et finissait prisonnier par les américains. Transporté de camp en camp pendant trois mois, puis passage obligé au contrôle de la sécurité militaire française, il fut enfin libéré et renvoyé dans ses foyers le 25 avril 1945. Pour s’être évadé de l’armée allemande, il obtint la croix de guerre française !
Bien des années plus tard, maman avait trouvé la lettre dans le bureau de papa et il lui aurait dit que cette femme n’avait jamais compté pour lui, que les atrocités du moment ne laissaient guère de place aux sentiments et que le seul visage qui éclairait sa vie était celui de maman. L’avait-elle cru ? Difficile à dire car lorsqu’elle m’apprit cet évènement après 1986, elle semblait encore beaucoup souffrir.
- Chérie te voilà bien pensive ! Aurais-tu le trac pour nous ?
Maman s’échappa d’un coup du passé en entendant cette voix. Papa lui annonçait qu’après le numéro des jongleurs ce serait son tour avec moi.
Papa alla sur la scène en premier, et de sa voix de ténor, interpréta « petit papa Noël ». Ensuite il me fit signe et je le rejoignis sur l’estrade décorée de branches de sapins enneigées. Il me présenta au public et s’arma de sa mandoline. Après une brève introduction, j’entonnai ma chanson d’une voix claire et cristalline. Je terminai sous un tonnerre d’applaudissements.
Ensuite je chantai en duo avec papa « Minuit chrétien » et ce fut une nouvelle avalanche de félicitations. Maman pleurait de joie. Même mémé Metz était obligée d’admettre que sa petite-fille avait du cran. La soirée se termina par la remise des cadeaux par le père Noël. Mon père me serra contre lui :
- Tu as été formidable ma chérie !
1952 Papa au centre
Vianney, directeur des ressources humaines
Egalement chef du comité d’entreprise
Au sein de la Société des Teintureries Réunies,
Décida d’organiser une fête avec en surprise
Un numéro spécial avec son petit phénomène,
Sa princesse au timbre de voix si joli.
Mamy Barbe grincheuse, les épaules, haussait,
Ne pouvait-il s’occupait de son garçon
Plutôt que de cette insupportable poison !
Cette fusion entre père et fille, ne comprenait
N’ayant eu que des fils, les filles elle détestait
Et par voie de conséquence les femmes aussi.
Princesse Violette au plus haut point l’exaspérait,
Réfléchissant, elle sourit béatement et, sifflotant,
Se dit qu’elle aurait bientôt sa revanche au moment
Où l’insupportable prétentieuse gamine craquerait
En montant sur la scène de la salle Braun éclairée,
Et ainsi, finirait le règne de la protégée adorée.
Vêtue d’une robe de mousseline rose pailletée,
Dans ses cheveux longs auburn un diadème de fée,
La fillette à la voix cristalline, sans sourciller,
Entonna « Virginie mon amie » tant répété !
La maman, devant ce tableau, les larmes aux yeux,
Admirait avec fierté, la féerie de ce moment si heureux.
Pas de trac chez la gamine, pas un sursaut de peur,
Barbe dut s’avouer vaincue mais avec bonheur
Car la fillette avait du talent et un sacré cran !
Un fou rire éclata dans la salle ! Le père Noël coincé
Dans la cheminée, avait du mal à s’en extirper!
Plus tard, libéré, il put enfin distribuer les présents.



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